Doit-on déduire de cette nouvelle défaite que l’équipe du Portugal est chaque fois un peu moins forte ? Je ne le crois pas.
Au contraire, l’équipe progresse à chaque rencontre, mais elle progresse dans un environnement international où ses adversaires haussent également leur niveau ; ce qui ont vu les deux matchs hier - Georgie/Portugal et Irlande/Italie - ont pu noter que les Lelos sont aujourd’hui à quelques encablures seulement des Transalpins et pas seulement au classement IRB ; donc patience, mais vigilance.
Patience, parce que Rome ne s’est pas fait en un jour, parce que l’équipe est dans une phase de transition, elle est passée d’un groupe formé quasi-exclusivement de joueurs évoluant dans le championnat portugais à une équipe qui entend inclure durablement dans ses rangs les enfants de l’immigration française et que « la sauce » doit prendre entre ces joueurs qui, bien que partageant cet évident et naturel amour pour la « mère patrie », viennent d’horizons différents, ont des cultures rugbystiques qui peuvent être assez éloignées et des conditions physiques pas toujours équivalentes, outre des perspectives d’avenir très différentes ; cette transition ne peut se faire du jour pour le lendemain.
Vigilance, parce que les autres nations du tournoi B entendent également évoluer positivement et rapidement dans une Europe tournée de plus en plus le ballon ovale, au détriment du ballon rond, l’Espagne en est l’exemple le plus illustrant de ces deux dernières années ; par conséquent, il faut veiller à ne pas évoluer moins vite, ou en tout cas beaucoup moins vite, que nos concurrents directs à la qualification à la coupe du monde au risque, sinon, de laisser mourir définitivement l’engouement suscité par la prestation des Lobos lors de RWC 2007, chez les jeunes portugais du Portugal, et chez les Lusodescendants de France.
Le Portugal doit opérer sa propre révolution, sans chercher à copier tel ou tel modèle, mais avec les armes qui lui sont propres, en tentant compte – notamment - des points suivants qui me paraissent faire sa particularité :
- le Portugal n’est pas la Georgie, ni la Roumanie ; la Georgie et la Roumanie ont, depuis de nombreuses années, connu une vague d’immigration massive de joueurs de rugby (déjà joueurs dans leurs pays) venus en France pour jouer au rugby et non pour suivre leurs parents qui auraient immigré pour des motifs économiques ;
- le Portugal est un pays de football, plus encore que la France ; c’est donc naturellement que les enfants des immigrés portugais de France se sont massivement tournés vers le ballon rond il y a dix ou vingt ans ; si la tendance s’infléchit depuis quelques années, il se passera encore dix ou quinze ans avant que l’on espère trouver une dizaine de joueurs d’origine portugaise dans le Top14 ; il ne faut pas oublier que le rugby, en tout cas en région parisienne, a longtemps été un sport de l’élite sociale (fils de médecins, de dentistes, d’avocats ou de cadres supérieurs), en tout cas de ce qui est considéré comme l'élite sociale, et que les enfants d'ouvriers, du surcroît d'immigrés (dont je fais partie), à de rares exceptions (comme le club de Massy), se tournaient rarement vers cette discipline ; lors des deux saisons que j'ai passées dans un club de la proche banlieue parisienne ouest il y a vingt ans, rares ont été les coéquipiers croisés qui venaient du même milieu social que moi ;
- le Portugal n’est pas la Russie ; la Russie a de gros moyens financiers dans son championnat des clubs avec des budgets de 2.5, 3.5 ou 5 M€, soit l’équivalent des meilleurs budgets de clubs de Prod2 français ;
- le Portugal n’est pas on plus l’Espagne ; la vague d’immigration espagnole est plus lointaine et dont les descendants des immigrés espagnols présents en France et en âge aujourd’hui de jouer avec l’équipe d’Espagne sont des petits-enfants ou des arrière-petits-enfants d’immigrés qui, par conséquent, plus éloignés d’une immigration économique stigmatisante se sont plus facilement, et sans complexes liés à l'origine sociale, orientés vers le monde de l’ovalie ; il y a de fait aujourd’hui certainement plus de joueurs d’origine espagnole dans l’élite du rugby français que de joueurs d’origine portugaise et que l’on ne vienne pas nous dire que c’est parce que le sud-ouest français est plus près de la frontière espagnole !
- le Portugal a un rugby tourné, jusqu’à présent, essentiellement vers le jeu des lignes arrières et ce n’est pas un hasard si le pays est, depuis de nombreuses années, dans l’élite européenne du rugby à 7 et parmi les meilleurs d’Europe ; mais le rugby à XV n’est pas le seven et aujourd’hui, plus que jamais, les grandes équipes sont celles qui ont de grands avants !
A mon idée, l'évolution portugaise passe :
- certainement par l'intégration durable de joueurs lusodescendants dans le groupe ;
- mais, plus encore, par l'envoi de joueurs portugais en nombre vers les clubs de l'élite européenne, vers la France évidemment, mais pas uniquement, vers l'Angleterre aussi ;
- par une intégration des équipes portugaises dans une compétition européenne, dans la Challenge Cup, naturellement ;
- par des mouvements de joueurs entre clubs portugais pour créer une véritables concurrence et donc une émulation ;
- par une plus grande exposition médiatique de la discipline au Portugal, mais également du tournoi B en Europe qui n'est pas même diffusé sur Eurosport à de rares exception près ;
- par de plus grands moyens financiers dédiés au rugby au Portugal, mais je suis convaincu que les moyens découleront de tout ce qui précède et non l'inverse ; nous sommes dans un monde plus intéressé que magnanime, les mécènes sont rares, en revanche la télévision et les sponsors sont là lorsque l'intérêt du public, et donc des consommateurs, est au rendez-vous.
Cette révolution prendra encore quelques années et sur ce point je rejoins les propos du commentateur de Sporttv hier.
Dans l’immédiat il reste à terminer le tournoi. Le résultat obtenu hier par la Roumanie en Russie (25-0 !!) nous laisse peu d’espoir quant au classement final de la seconde phase ; le match contre l’Espagne est donc avant tout l’occasion de sauver l’honneur et de donner aux joueurs et supporters de demain, une preuve que le rugby portugais n’est pas en déclin ; outre que de récompenser les efforts, voire les sacrifices, consentis par certains joueurs au cours de ces derniers mois pour se rendre disponibles.
Força Portugal, força Lobos !